Une rivière, on peut la remonter jusqu’à un filet d’eau entre deux pierres. L’intuition est la même à l’échelle de tout ce qui existe : remonter les consciences, les mondes et la matière jusqu’à une origine commune. C’est ce que désigne ici la Source. Certains l’appelleraient Dieu, et le mot importe moins que l’idée.
Cette origine ne se tiendrait pas au-dessus du monde pour le regarder. Elle n’aurait pas non plus toutes les réponses dès le départ : elle découvrirait ce qu’elle est à mesure que quelque chose existe, de l’intérieur, à travers chaque regard.
Exister serait sa manière d’apprendre ce qu’elle est.
Ce n’est pas l’image habituelle. On se représente souvent l’origine comme un architecte : quelqu’un qui sait d’avance ce qu’il construit, pose les pièces une à une et contemple le résultat. Ici, il n’y a pas de plan préalable. L’image serait plutôt celle d’un musicien qui improvise et ne découvre la mélodie qu’en la jouant. Chaque note compte, justement parce qu’aucune n’était écrite.
L’improvisation n’est pas le hasard. Le musicien a des mains, une oreille, une tradition ; il ne joue pas n’importe quoi. Mais ce qu’il jouera dans une seconde, il ne le sait pas encore, et c’est cette ignorance qui fait de chaque note un événement. La Source aurait ainsi des lois sans avoir de partition.
On peut objecter qu’il est plus simple de s’en passer. Le monde existe, il obéit à des lois, et rien n’oblige à lui supposer une origine qui serait aussi une conscience. L’objection est sérieuse, et ce livre ne prétend pas la réfuter. Il fait un autre pari : prendre au sérieux le fait que la conscience existe, qu’il y a quelqu’un pour voir plutôt qu’une mécanique muette, et se demander ce que serait le tout s’il était, d’un bout à l’autre, de cette nature-là.
On peut objecter aussi l’inverse : une origine qui ne sait pas ce qu’elle est serait un dieu diminué, plus petit que celui des grandes traditions, qui sait tout de toute éternité. Peut-être. Mais un être qui sait tout n’a plus rien à vivre. Il lui manque la seule chose qu’aucun savoir ne contient : la surprise. Ce livre parie qu’une origine capable d’être surprise est plus vaste, et non plus petite, qu’une origine qui a tout prévu.
Une scène peut aider. Un enfant demande où il était avant de naître. On lui répond d’ordinaire : nulle part. On peut lui en proposer une autre, qui n’est pas mieux prouvée mais qui change le regard : il était déjà là, sous une autre forme, comme l’eau d’une rivière était déjà de l’eau avant de couler entre ces rives-là.
L’image de la rivière s’arrête là, car l’eau ne remonte pas à sa source. Ici, tout reviendrait. Trois mouvements organisent la suite : le déploiement, l’expérience, le retour.
Ces trois mouvements ne se succèdent pas comme les chapitres d’une histoire. Ils ont lieu en même temps, partout, à toutes les échelles : quelque chose naît, quelque chose vit, quelque chose revient. Et la Source se découvrirait dans chacun de ces passages.
Il y a enfin une conséquence plus proche. Si la Source se découvre à travers chaque regard, celui qui lit ces lignes en fait partie, ici, maintenant. Ce qui suit ne parle donc pas d’un ailleurs. Il parle de l’endroit d’où l’on regarde.
Ce qui reste ouvert Si la Source est à l’origine de tout, d’où vient-elle elle-même ?